Bonjour les AMAPien·nes, c’est Florent !
Je sais pas pour vous, mais moi cet été j’ai bien dégusté pendant les vagues de chaleur. Même si j’étais en vacances à chaque fois, ça a été difficile, surtout les nuits. Et ça m’a fait penser à Anne et ses salariés, qui, au même moment, nous sortaient des champs des paniers parmi les plus lourds de la saison, ce qui représente près d’une tonne et demi de légumes à sortir chaque semaine. Et la tonne et demi, on ne le déplace pas qu’une seule fois à la ferme, il y a beaucoup de manutentions intermédiaires avant que les légumes ne nous arrivent frais et pimpants.
Toujours est-il que je me demandais comment les paysan·nes (et leurs cultures) ont vécu cette période et j’ai posé la question à Anne. Mais avant cela, rappelons le contexte :
Bulletin météo
Reprenons au début de la saison, au printemps. A ce moment-là, les températures étaient chaudes (environ 1,1°C de plus que les normales saisonnières), mais alternaient avec des périodes de pluie, et finalement c’était plutôt positif pour la pousse des cultures, même si ça perturbait déjà la planification maraîchère : Anne avait planté les pieds de courgettes en 3 fois, chacune séparée d’un mois, afin de pouvoir en fournir en continu pendant plusieurs mois. Mais avec les températures et l’ensoleillement plus élevé que la normale, les dernières ont rattrapé les premières et elles sont toutes arrivées à peu près en même temps. Cela n’a pas engendré de pertes en soi, mais ça a compliqué l’organisation des paniers.
Puis est arrivé le premier pic de chaleur du 10 au 15 juin, qui a été suivi d’une vague de chaleur à partir du 19 juin et qui a perduré jusqu’à début juillet, avec des températures 2 à 6 °C au-dessus de la normale, et jusqu’à 8 °C au-dessus le 30 juin. En parallèle, il y a eu un déficit de précipitations d’environ 30%.
Conséquences légumières
Concrètement, les vagues de chaleur ont facilité la pousse des légumes d’été, notamment en limitant l’apparition de certaines maladies et en grillant les pucerons, mais elles ont également abîmé certaines cultures, en particulier les légumes d’hiver. Pour rentrer dans le détail :
- Les salades, très sensibles à la chaleur et à la disponibilité en eau, ont disparu cet été pour ne revenir que fin août.
- Les plants ont subi d’importants dégâts.
- A l’inverse, les concombres, habituellement plutôt fragiles, ont pu tirer leur épingle du jeu, et nous avons pu en profiter dans nos paniers. Ils étaient beaux et nombreux.
- De même, d’autres légumes d’été ont bien tiré parti de la chaleur, notamment les tomates d’extérieur (une grande partie se trouve dans les tunnels, pour éviter les risques de mildiou).
- Cependant, même si les pucerons ont été décimés par la chaleur, les légumes qui avaient été attaqués avant n’ont pas tous réussi à se relever. Les aubergines étaient magnifiques cette année, mais elles ont été attaquées et abîmé par les pucerons, ce qui a favorisé l’implantation d’un virus qui s’est propagé dans le rang.
- Les choux, quant à eux, n’ont pas eu de chance. Les pucerons avaient déjà eu le temps de commencer leur travail de sape au printemps, et quand la canicule les a mis hors-jeu, ce sont les altises qui ont pris le relais. Anne a lutté au savon noir, et alors que la partie semblait gagnée, ce sont les adventices qui se sont jointent à la fête. Résultat, une production très faible de choux cette année, et très probablement l’annulation de la festive journée à la ferme de préparation de la choucroute :_( Bouhouhouh !
- La canicule de fin juin a également improvisé un barbecue de brocolis, choux de Bruxelles et choux-fleurs directement sur pied. En conséquence, les paysan·nes ont du refaire des plants puis les planter refait intégralement ces planches fin juillet, en les remplaçant par des choux cabu (qui mettent 85 jours à se former, au lieu des 140 jours des choux à Choucroute), des brocolis et des choux de Milan et des choux Romanesco (c’est un coup de poker car ce n’est plus la saison pour ce genre de plantations) .
- Les pommes de terre ont perdu précocement leurs feuilles, et elles se sont fait attaquer par les doryphores. Lors des premières récoltes, elles étaient bien formées et généreuses, par contre elles n’ont pas montré un bon rendement. Le verdict tombera lors du ramassage complet avec l’arracheuse à patates.
- Le semis des oignons était très beau et ils n’ont pas été trop arrosés pour éviter l’enherbement, qui devient un réel emmerdement (désolé, la consonance était trop belle) lorsqu’il faut distinguer oignons et adventices, mais également l’apparition de maladies. Côté enherbement, c’était plutôt réussi, par contre côté maladie, le mildiou a réussi à s’installer lors d’un coup de froid qui venait juste après un arrosage massif lié à une vague de chaleur. Leurs cousines échalotes ont aussi subi d’importantes pertes.
- Les betteraves, comme les choux, ont été envahis par les herbes et ont subi un très fort enherbement lié à la raison habituelle du couple chaleur/eau. Heureusement pour elles, elles sont rustiques, et cela leur donne l’avantage de pouvoir rester dans la compétition face aux herbes.
- Les courges, par contre, sont au meilleur de leur forme. Elles sont magnifiques, et il n’y a plus qu’à croiser les doigts pour que la météo demeure clémente, que ce soit pour le ramassage ou la conservation (en général 30% de pertes).
Conclusion : L’année dernière, les légumes d’été n’ont pas été très beaux à cause du temps pluvieux, au contraire des légumes d’hiver. Cette année, c’est l’inverse, les paniers d’été étaient opulents tandis qu’il faut s’attendre à des paniers d’hiver amoindris.
Conséquences laborieuses
Pour préciser le contexte du maraîchage, il n’y a pas de saisonniers à la ferme du Chaillois. En plus d’Anne, il y a trois salariés pour environ 2,25 équivalent temps plein, ainsi que Florian et Geoffroy qui peuvent donner ponctuellement un coup de main lors des situations critiques. Les salariés sont présents sur des horaires 8h-16h30 sur la ferme, d’où l’impossibilité de déléguer la tâche d’arrosage qui ne peut se faire qu’en tout début et en toute fin de journée pour être efficace.
Pour donner une idée de la variabilité de la charge de travail en maraîchage, il faut se dire que de mi-avril à fin juillet, l’activité augmente progressivement, de manière conjointe avec la durée du jour. Le pic est en général autour de mai-juin. Puis cela redescend jusqu’à mi-octobre avec un palier maintenu jusqu’à début mars avril.
La période la plus agréable est plutôt de mars à mai, avec le démarrage du printemps, on voit la vie s’éveiller dans les champs, les plants qui se mettent à grandir. Comme il y a une interruption dans les livraisons, on sort pendant un moment de la logique de productivité (sortir une tonne de légumes du champ chaque semaine !). Après les travaux d’hiver, cela fait du bien de sortir et de vivre dehors à nouveau. Fin septembre et octobre, c’est une autre période agréable, avec de belles couleurs, le remplacement des planches de légumes en tunnel, de nouvelles pousses à observer. Un peu comme un deuxième printemps. Puis vient l’automne et l’hiver, qui sont plus difficiles car froids et humides.
Côté céréales, la moisson commence en juin et se termine début août, en tenant compte de toute la manutention et le séchage des grains à mettre en place.
Cette année, avec les fortes chaleurs, le grain a séché au lieu de grossir, ce qui a entraîné une importante baisse de rendement. C’est une situation très stressante pour les paysan·nes, car cette production représente la majorité du chiffre d’affaires de la ferme, et le résultat dépend très étroitement du travail réalisé sur seulement 15 jours. C’est aussi une période un peu particulière à la ferme, car il circule en permanence plein de gens et de véhicules. Il faut tout le temps faire attention car les accidents sont surreprésentés dans les exploitations agricoles, en raison notamment du nombre et de la taille des machines.
Pour revenir aux vagues de chaleur, celles-ci ont vraiment été éreintantes, car elles augmentent à la fois significativement la charge de travail tout en amplifiant la pénibilité :
- Aux grosses journées de travail propres à la période estivale, il faut ajouter deux arrosages par jours, un le matin (idéalement) très tôt et l’autre le soir tard. Anne commençait sa journée à 8h pour l’arrosage du matin puis enchaînait avec la journée habituelle pour terminer aux alentours de 23h-minuit après celui du soir. Il faut noter qu’il n’était pas possible d’arroser deux soirs par semaine en raison des livraisons en AMAP, ce qui fragilisait aussi les cultures.
- L’apport d’eau dans un contexte très ensoleillé n’est pas neutre. Il engendre une levée de semences très importante, ce qui permet à un paquet de graines en dormance de se lancer à l’assaut des cultures. Les paysan·nes se retrouvent alors avec un surcroît massif d’adventices (mauvaises herbes) à désherber.
- Les vagues de chaleur de juin et juillet sont tombées pendant la période des moissons, qui nécessite l’implication continue et intense des paysan·nes, ce qui a fait entrer en concurrence les besoins en main d’œuvre, et mis les paysan·nes sous pression à la fois sur les légumes et les céréales. A défaut de pouvoir faire travailler les enfants (mais on y revient), il faut quand même s’en occuper car ils sont en vacances à cette période.
- Lorsque la chaleur est forte, le corps est soumis à rude épreuve et ne peut suivre un rythme normal. La productivité est donc plus faible alors que la charge de travail reste inchangée. Cela accroît mécaniquement le volume d’heures de labeur. Par ailleurs, le manque de sommeil et les températures nocturnes limitent la capacité à récupérer tant que dure cette météo.
Conclusion : Lors des vagues de chaleurs, non seulement la charge de travail des paysan·nes explose, mais leur corps subit un épuisement accéléré tandis que la fatigue accumulée ne se rattrape pas tant que dure la période de canicule, notamment en raison des nuits trop chaudes et trop courtes. Même au retour à une météo plus clémente, il faut du temps pour s’en remettre.
Heureusement il y a les vacances !
Mais pour pouvoir partir, il faut d’abord se préparer au combat. Les fluctuations météorologiques et les attaques imprévues de parasites lui provoquent des shoots d’adrénaline. A elle d’anticiper la parade au prochain événement surprise. Mais elle n’est pas née de la dernière pluie. D’ailleurs, c’est elle la pluie : La voici qui te déplace des dizaines de mètres de gros tuyaux bien relous (arrête de te pincer à chaque fois que je te bouge, crapule !), pour bien imbiber le sol, afin que les cultures tiennent la semaine d’absence.
C’est sûr qu’en partant avec des températures autour de 35°C, Anne n’est pas tout à fait en confiance. Elle redoute une perte importante de récoltes, et il y a un stress à ne pas pouvoir assurer le remplissage des paniers. Même si ceux-ci sont préfinancés, une seule mauvaise année, et c’est le risque des voir des AMAPien·nes s’en aller. Mais bon, les vacances ne durent qu’une semaine, les petits plants sont déjà grands, et il y a toujours les salariés agricoles Estelle, Thomas et Franck, pour veiller sur eux. Tout ça, pendant que Anne se dore la pilule. Alors voilà, tout ce qui pouvait être fait a été fait, c’est le moment de déposer sa charge mentale et de relâcher, enfin.
Anne sait bien qu’au retour, il faudra se coltiner le retour des herbes en masse (« oh les copines, venez-voir par ici, il y a plein d’eau et un grand soleil ! »), remplacer les cultures qui n’auront pas tenu le coup et anticiper un éventuel coup de froid qui pourrait stopper la pousse des légumes d’été alors que les légumes d’hiver ne sont pas prêts. Mais ça, ce sera pour plus tard.
Suite au prochain épisode…


